Sur fond de magma profond et fluctuant, insondable et sans assise, se détachent les toujours-là, les incréés fabuleux de Geneviève Roubaud, ses inhabitants durs et terribles. Création déchirante, quand la peinture, toujours habitée du dedans, en bête de proie infinie et crûment sexuée de mort-vie, s’empare à vif de notre univers. L’humain universel et pluriel est son territoire de création. Sauvée du désastre de la passivité et bousculée d’altérité, elle capte les énergies qui désossent les attendus de l’art. De fabuleuse et saine morale, Geneviève Roubaud, artiste rare et intransigeante, agit et ne cesse d’agir en créant. Sous la féerie couvent les énergies, et si chaque œuvre apaise les blessures, et chaque œuvre est aussi une tourmente. Singulière et fine magicienne, l’artiste est une prodigieuse animiste contemporaine, avide, effarée, ironique, cruelle, jamais lasse des grandes nourritures du présent. Art incantatoire, de pure et d’intempestive présence, aux intacts effets de percussion.
La puissante création de cette artiste éloignée des évidences est rituel d’apparition, contre toutes les disparitions. Elle assène, par face à face implacable, la dure singularité du ressenti archaïque. Dans son immédiateté brutale, dans sa physiologie de l’impact visuel, elle s’arrache aux pesanteurs esthétiques, comme la vie entière de son œuvre, fusionnée aux cruautés, s’arrache aux pesanteurs vitales. Elle creuse la peinture comme on creuserait la tombe d’un dieu, pour s’en échapper totalement, et pour dire enfin la vie possible, elle qui fut vingt ans infirmière en hôpital… Geneviève Roubaud s’appareille à l’invisible envoûté qui la porte et qui la hante, qui l’attend et qui l’appelle. Elle bouillonne d’étrangeté. Elle n’est guère prisonnière du poids des repères qui enserrent et des codes qui rassurent. Elle navigue dans le salutaire no man’s land du hors-sens.
Réaliste des profondeurs, Geneviève Roubaud n’écarte pas ses obsessions, elle les affronte durement et quelque chose est arraché du fond le plus secret de tous les états du minéral, du végétal et de l’organique : l’envers du corps-univers. Ce que les lumières et les ornières de la culture cachent obstinément, ce que les ordres du jour ne peuvent affronter, la part sombre le révèle et dit les trouées de l’être, les corps sacrifiés de nos ombres, et leurs beautés mortelles. L’art aérien de Geneviève Roubaud, délicatement scabreux, fluide et tonique, voyage en pays d’impertinence. Et les barrages des cultures fatiguées cèdent devant ces âpres naissances, emplies à cœur des éternelles obsessions du souterrain humain. Son espace peint est d’abord profondément corporel. Elle ose d’étranges postures, de purs jaillissements charnels et d’énigmatiques figures d’énergie qui ensemencent le vide. Chez elle, le corps est vêtu d’espace, corps désenfoui des apparences, et mise à nu d’avant la nudité. Rejet absolu du corps narcissique, et plutôt la recherche d’une émotion pré-esthétique qu’une jouissance intellectuelle. Elle métamorphose toutes les formes qu’elle approche, les relie entre elles, et tout fait passage. L’art est ici l’espace ouvert, le monde en creux où se joue l’autre pensée, celle qui s’éloigne à jamais des surfaces fatiguées de la modernité. D’où viennent ces éruptions vitales et ces élans secrets, sinon des sources obscures de nos souterrains sacrifiés ?
Les yeux abrupts des personnages de Geneviève Roubaud sont toujours en instance de survie. Des yeux d’au-delà… L’ordinaire individualité, née d’apparences et d’anecdotes, n’a pas voix au chapitre, l’artiste s’en dessaisit, car ses sources créatives viennent de plus loin, dans l’insu et l’impensé. Elle creuse la nuit de l’éternelle inguérissable enfance, et l’émerveillement intact des origines. Souvent affirmées, maîtrisées et tendues, les couleurs s’ouvrent à leurs propres débordements. L’ombre lasse n’est pas son fort, même si elle ne craint pas l’obscurité. La chromatique dégage une harmonie latente et solaire qui équilibre la tension joliment exacerbée des sujets. Et ces couleurs disent tous les étages de la vie et toutes les facettes du réel.
Aux écoutes des scènes majeures enfouies dans les profondeurs charnelles, l’artiste franchit vers le bas les interdits qui barrent la voie au réel ancien et scandaleux de l’animalité d’origine. Et vers le haut, elle ouvre des voies de vie extrême. L’œuvre s’invente sans cesse, et s’abandonne à tout ce qui la dépasse. Ces archétypes d’êtres écrivent l’immense scénographie du mental universel. Dans une scénographie percutante, ses personnages s’avancent au premier plan et la peinture devient miroir d’humanité.
Les sublimes créatures de Geneviève Roubaud embrassent les secrets mouvants de nos vies. Œuvre de formidable santé.
Christian Noorbergen